Catégories
Non classé

Réflexions de CEO après le Covid19 – Episode 1

Ces leçons de l’impression 3D pendant la crise Covid19 ont changé la stratégie de notre start-up

Lundi 11 mai 2020 a été une journée spéciale.  

Comme tous les Français, c’était le premier jour de notre vie post-confinement et comme beaucoup, j’ai eu le sentiment d’ouvrir un nouveau chapitre.

Le même jour la FAO a publié un rapport sur un sujet qui me préoccupe :  “Climate Change : unpacking the burden on food safety (ce qui peut se traduire par : “Changement climatique : mettre au clair le fardeau sur la sécurité alimentaire”). L’organisation des Nations-Unies dédiée à l’agriculture et à l’alimentation présente différentes solutions pour une sécurité alimentaire mondiale. Parmi les nouveaux modes de production, l’impression 3D de nourriture.

La sécurité des approvisionnements, l’indépendance économique est passé du statut d’objet de débats à celui de sujet concret pour chacun d’entre nous depuis l’arrivée de cette pandémie. Une drôle de crise qui a permis à l’impression 3D de montrer ses avantages. 

Je crois à cette technologie à 100% et je vous explique rapidement pourquoi. Je travaille à créer des business model autour de l’impression 3D depuis 2011, en premier lieu celui de Sculpteo – un des leaders mondiaux de l’impression 3D en ligne. Depuis le second semestre 2018, je me spécialise sur l’impression 3D d’aliments, ce qui m’a amené à retourner à l’école et passer mon CAP de Pâtisserie. J’ai monté un projet pour lier mes deux passions : la fabrication additive et le bien manger. Cela s’appelle La Pâtisserie Numérique.

Comme de nombreux entrepreneurs de la tech, mon métier est de créer les conditions favorables pour faire naître chez des clients un besoin dont ils n’ont pas vraiment conscience. Depuis 3200 jours je sors de mon lit avec cette question en tête : à quoi sert l’impression 3D dans votre vie ? (j’avoue que certains matins elle vient après  “est-ce qu’il reste du kéfir dans le frigo ?”  ou “qu’est ce que j’ai mangé hier pour avoir fait un cauchemar pareil ?”)

Avec mes camarades de cette industrie, nous avons déroulé des actions variées : des outils de simplification, des programmes éducatifs, des cas d’études sérieux et/ou spectaculaires, des séances d’explication dans tous les formats possibles, des campagnes auprès de leaders d’opinion, des pouvoirs publics et des medias, des structures internationales d’homologation pour créer de normes… Croyez-moi cela occupe beaucoup de professionnels !

Pourtant, ce virus a fait mieux que nous tous : il a mis la fabrication additive au coeur du quotidien de millions de personnes. L’imprimante 3D est devenue une arme de résilience de nos sociétés.

Soyons clairs. Tout comme vous, j’aurais préféré que ces régiments de morts dont on égrène le nombre hallucinant au fil des jours n’aient jamais existé. J’aurais préféré que ces torrents de souffrance et de fins de mois difficiles ne dévalent jamais dans nos rues. 

On dit de moi que je vois toujours le verre à moitié plein plutôt qu’à moitié vide. Dans mon quotidien, je me consacre aux “comment ?” bien plus qu’aux “pourquoi ?”. Alors oui, je l’avoue, dans ces jours sombres une part de mon esprit a été soulagée et émerveillée. Et fière de ce que nous, gens de l’impression 3D, avons fait pour approvisionner ceux qui sont en première ligne.

5 facteurs de succès

Le 11 mai, j’ai décidé de faire un pas en arrière, prendre le recul par rapport aux évènements. En comparaison avec les dernières années de mon expérience dans cette industrie, quelles ont été les conditions d’une telle performance ? Sont-elles reproductibles ?

Cela m’a permis d’établir 5 conditions de succès que j’ai intégré dans la stratégie de notre start-up. Je vous les partage dans cet article. 

Pendant sa rédaction, j’ai partagé mes observations personnelles à des professionnels de l’impression 3D, dont l’action montre comment on peut mettre en place une organisation vertueuse et efficace en quelques jours. Les réflexions de Nora, Marc et Morgan ont grandement contribué à enrichir mon analyse et j’aurai le plaisir de vous les présenter au fil de ce texte. 

Démarrons tout de suite avec un petit rappel d’économie (version 101 !). Pour exister un marché doit remplir un certain nombre de conditions :

  • l’existence d’une demande suffisante
  • l’existence d’une offre de producteurs
  • l’existence d’une place de marché où se rencontrent les acheteurs et les vendeurs

Plusieurs facteurs externes peuvent venir influer sur la réalisation de ce marché. J’ai choisi d’en retenir deux dans cet article.

  • la concurrence de produits alternatifs avec un rapport coût/bénéfice plus favorable (théorie des marchés remplaçables)
  • le cadre réglementaire et les initiatives publiques (politique économique, normes, protection du droit d’auteur…)

Les événements de ce début d’année 2020 ont permis l’existence d’un nouveau marché pour les pièces imprimées en 3D. Tout d’abord, je vous propose de regarder les caractéristiques d’apparition de ce marché. 

Votre produit doit être utile pour un monde sans stocks

Magasin en rupture de stock.
Photo by Wesley Tingey on Unsplash

L’arrivée de la pandémie a mis en lumière l’absence de stock dans notre modèle économique actuel. Nous sommes devenus les rois du flux tendu, et donc bien incapables de répondre à une hausse massive de la demande.

Si le matériel médical est le premier exemple qui vient en tête, le ralentissement économique a touché tous les secteurs suite à la rupture des principales chaînes d’approvisionnement mondiale. Le temps de remise en marche des flux de marchandises aura des conséquences directes pour les entreprises et les clients pendant encore de nombreuses semaines.

Prenons l’exemple des denrées alimentaires. Comme le rappelle les auteurs des Greniers d’abondance (1) : “ce n’est que très récemment que notre rapport au garde-manger s’est transformé : les livraisons en flux tendu et les rayons toujours bien garnis des supermarchés donnent l’illusion de stocks abondants. Toutefois, l’Union européenne a en réserve l’équivalent de seulement 12 % de sa consommation annuelle de céréales – soit 43 jours.” 

Notre printemps a été marqué par des situations de pénurie de nourriture, qui se sont maintenues pour certaines dans le temps. (Un simple exemple personnel : il m’a fallu 5 semaines pour me réapprovisionner en levure de boulangerie.)   

L’impression 3D est une technologie très adaptée à cette situation d’absence de stocks. Avec un matériau de base, elle est capable de fabriquer toute forme, tout type d’objet. Il n’y a pas de temps d’adaptation, puisqu’il n’y a pas d’outillage. 

Durant cette crise, les imprimantes 3D ont permis de fabriquer des masques, des visières et des pièces de respirateurs artificiels, mais elles auraient pu fabriquer tout autre chose.

Elles ont imprimées ce dont on avait le plus besoin à ce moment-là. Si nous avions dû faire face à un virus qui vivait sur le sol et passait dans notre corps par nos pieds, elles auraient fabriqué des chaussures à semelles jetables (ceci est un exercice de fiction).

Les imprimantes 3D se sont imposées comme mode de production pour ces produits car elles ont présenté un meilleur rapport coût/bénéfice pendant la crise. Le coût de production unitaire est plus élevé, mais le bénéfice était plus important que le surcoût marginal. Comme l’écrit le professeur Daniel Cohen (2) 

Les Etats ont décidé d’arrêter l’économie pour sauver des vies. C’est inédit dans l’histoire de l’humanité”. 

Daniel Cohen – Fondateur Ecole d’Economie de Paris

Il est important de noter que beaucoup de ces équipements ont été donnés et ont été vendus à prix coûtant (ce qui fait un rapport coût/bénéfice imbattable, je vous l’accorde).

Je suis fan de cette technologie mais je ne cherche pas embellir le paysage. Oui les imprimantes 3D produisent les objets bien plus lentement que d’autres techniques de production (et dans un nombre de matériaux limité). 

Tout dépend si on veut conserver comme cadre d’analyse le capitalisme de masse du XXe siècle. Comme le dit Daniel Cohen, je crois que même les dirigeants de nos Etats ont déjà un peu changé d’avis sur cette question…

Votre produit est-il capable d’être utile pour un monde sans stock ? Peut-il aider son utilisateur à avoir plus d’autonomie ? Cela me semble un sujet auquel tous les nouveaux produits doivent répondre dorénavant.

Votre produit doit pouvoir compter sur une communauté ET une filière de production organisée 

Fin février, Richard d’Aveni a écrit dans Forbes qu’il ne croyait pas que l’impression 3D allait jouer un rôle majeur dans la crise du Covid parce que la technologie n’était pas capable de produire en masse.

Les faits lui ont donné relativement tort. Les imprimantes 3D produisent peut-être lentement un objet unitaire, cela ne les a pas empêché de produire beaucoup. Parce que tous les propriétaires d’imprimantes 3D se sont mis sur le coup, créant une usine géante décentralisée.

Voici un exemple frappant : le 7 mai le Gouvernement français mettait en avant une vidéo de l’initiative de l’entreprise textile Lacoste, pour la production de 140 000 masques en tissus grand public. Le commentaire d’Heliox, la plus importante Youtubeuse française en impression 3D ? Le collectif de makers qu’elle a animé pendant la crise avait déjà produit 157 000 visières. 

Lacoste - mobilisation /pour la fabrication des masques

Ces 10 000 makers français ont produit autant qu’un fleuron de l’industrie nationale. Et ils n’ont pas été les seuls. Il est difficile de recenser combien de pièces imprimées en 3D ont été fournies.  En compilant des sources fiables (**), cela ne parait pas erroné de considérer qu’au total il s’agit de plus d’un million de pièces imprimées en 3D gratuitement ou à prix coûtant. 

Pour réaliser cette performance digne d’une usine de production de masse, la condition de succès a été l’existence de fortes communautés.

L’impression 3D est une technologie de fabrication qui se déclenche selon des commandes numériques. Un propriétaire d’imprimante 3D passe donc beaucoup de temps sur son ordinateur, et est généralement très connecté. Cet avantage a pleinement joué dans la rapidité de création de cette usine géante virtuelle.  

Nora Touré est la fondatrice de Women In 3D Printing, une communauté qui met en valeur la diversité au sein de notre industrie. Dès le 17 mars, Nora a regroupé toutes les ressources en ligne et les initiatives autour de la crise du Covid pour permettre à la communauté de s’engager. Elle a ensuite relayé tous les appels à s’engager.

Si un jour, vous avez imaginé que vous pourriez lancer une technologie sans communauté, pensez-y à nouveau. 

Un autre bénéfice de l’existence de ces communautés en ligne est l’organisation rapide d’une filière d’approvisionnement.  Marc Fromentin développe l’activité de Francofil, une jeune PME dynamique qui produit du filament dans un petit village de Normandie (dans l’ancien local de la supérette). Voilà comment ils se sont engagés pour répondre à la crise :

“Dès le début de l’épidémie, nous avons offert une centaine de kg de PLA à des partenaires avec qui nous travaillons habituellement pour qu’ils équipent hôpitaux et EPHAD. Puis, nous avons immédiatement déployé une offre solidaire pour les makers en baissant de 40% le prix de la bobine d’1 kg de PLA. En échange de bobines à 18 € TTC, nous demandions aux makers d’accepter les couleurs disponibles en stock ou en production. Nous avons ainsi pu alimenter des initiatives personnelles avec des demandes de 1 kg comme des initiatives publiques, avec des demandes de 800 kg du Conseil Général du 93.

  Dans le même temps, la plupart des marques ou géants du e-commerce ont augmenté leurs prix. Il y a la loi de l’offre et de la demande. Mais il y aussi le côté humain… que beaucoup semblent avoir oublié.”

Marc Fromentin – Francofil

Cette réorganisation solidaire entre producteurs finaux et fournisseurs amont a-t-elle été observée dans d’autres secteurs ? Je vous avoue ne pas avoir passé des heures sur cette recherche, mais je n’ai pas trouvé d’exemples immédiat, par ex. de dons massifs de tissus par des industriels (peut-être un problème de bulle d’information).

Mais il est évident que les communautés impression 3D ont été performantes grâce à la présence en France de producteurs de filament.

Les conditions de performance de ce marché sont fortement liées à l’existence de fournisseurs de matières premières sur le territoire national qui ont pu jouer pleinement leur rôle pendant la chaîne de production pendant le ralentissement des chaînes d’approvisionnement internationales.

Si votre produit fonctionne avec une ressource particulière, alors vous devez prendre soin d’organiser un réseau de fournisseurs locaux de consommables pour vos clients.

Votre produit doit pouvoir changer de vocation

Couteau suisse
Photo by Nick Ter Haar

La vocation des imprimantes 3D personnelles a été modifiée pendant cette crise. Marc Fromentin de Francofil parle de prise de conscience.

« Les makers ont fait prendre conscience, avec des initiatives comme « Visières Solidaires » que l’impression 3D n’était pas un gadget mais qu’au contraire elle a pu répondre en urgence à des besoins de protection. Sans remplacer les masques chirurgicaux ou FFP2, elle a permis de protéger rapidement un grand nombre de personnes là ou d’autres canaux habituels (Etat, pharmacie, industrie) n’ont pas su répondre.

Clément Moreau, le fondateur de Sculpteo parle de ce changement de fonction au travers d’une série de questions :  

Chez Sculpteo, nous réfléchissons à comment pérenniser la « supply chain d’urgence ». Y a t il une bonne manière de se préparer à ces crises ? N’y a t il pas en permanence une crise, une tension quelque part ? Est-ce cela finalement l’intérêt de l’impression 3D ?”

Depuis cette crise, l’imprimante 3D n’a pas changé dans sa fonctionnalité, elle continue à fabriquer des objets à partir de fichiers 3D. Par contre elle a changé d’usage, de vocation.

On connait tous l’histoire de la colle à Post-it chez 3M. Sauf qu’aujourd’hui, nous sommes dans un produit qui change de destination, dont l’usage est personnalisable par le client.

Pour moi, c’est une bonne nouvelle pour les produits à base de nouvelles technologies. Quand une techno arrive sur le marché, il y a une obligation de faire émerger une application phare (la killer app) pour permettre d’augmenter la base de early adopters. Cette simplification est souvent désagréable pour ceux qui connaissent tout le potentiel de la technologie en question. Cela engendre des débats sans fin entre équipes produits et équipes techniques…

Tirons ensemble un autre enseignement de l’impression 3D dans cette pandémie. Laissons les produits suffisamment ouverts pour que les clients puissent inventer d’autres usages en cas de situation d’urgence.  

Votre produit doit s’adosser à des places de marchés

Reprenons notre théorie de marché économique : un ensemble de clients ont un besoin de produits de protection et une usine de production est capable de répondre à ce besoin.

Comment font-ils pour se rencontrer ? 

C’est un élément qui m’a fasciné pendant cette période de crise. Les particuliers ont créé immédiatement des places de marché numérique pour permettre la rencontre entre des demandeurs et des offreurs. En incorporant des moyens de paiement. Donc en créant des places de marché économiques efficaces du jour au lendemain.

C’était d’autant plus pertinent dans notre cas car l’usine décentralisée d’imprimantes 3D permet de limiter le trajet de livraison à quelques kilomètres. Les plateformes ont permis d’agréger les milliers d’histoires locales, de les démultiplier. En mars, on connaissait une ou deux personnes autour de nous qui pouvaient avoir besoin de pièces imprimées en 3D. Et au final, les imprimantes 3D ont tourné pendant 6 semaines à plein régime pour produire chacune des dizaines ou des centaines de serre-tête. Pour des gens. Qui n’avaient pas tous la même tête.

Masques fabriqués par Sparkmate
Les produits imprimés et fabriqués en urgence par Sparkmate

Morgan Pelissier, un des fondateurs de Sparkmate me l’expliquait simplement « On a imprimé une première fois 10 visières pour l’équipe des secouristes. Et les secouristes nous l’ont tout de suite dit : cela glissait pour les petites têtes donc on a fait mesurer au secouristes leur tour de tete, et on a fait des modèles 85 et 90% plus petits. Ensuite on avait une rame de feuille pour le thermoformage. Pour limiter la gâche, on a aussi revu le design, on sortait 8 visières par feuille au lieu de 4.”

Les places de marché autour des imprimantes 3D ont donc fait circuler des fichiers, de l’argent et des contacts, pour réaliser des transactions personnalisées. Elles ont été mises en place parfois par des personnes n’ayant aucune compétence de code.

Ce mouvement des places d’échanges économiques et solidaires s’est déroulé sans que les grandes places d’e-commerce mondiales ne prennent ce rôle, alors qu’elles avaient toute la puissance de la base de données pour le faire.

Par exemple Amazon aurait pu écrire à tous les millions de clients lui ayant acheté du filament pour les inciter à imprimer en 3D des protections. Et écrire aux millions de gens qui lui ont acheté régulièrement du matériel de protection pour les inciter à regarder les alternatives pour les produits en rupture. 

J’en retire un double enseignement : 

  • la barrière à l’entrée pour créer une place de marché de grande ampleur n’est finalement pas si élevée que cela
  • En tant que fabricant hardware, on est toujours hésitant à mettre en oeuvre une place de marché autour de l’utilisation de son produit. 

On peut espérer en l’existence d’un individu entreprenant et magique pour le faire à notre place. Ou on peut choisir de rester pragmatique et prendre les devants. 

Travailler à la construction de place de marché locales autour d’une nouvelle techno devient stratégique pour la pérennité de votre produit. Car ces réseaux de proximité sont un facteur de résilience : ils réduisent la dépendance aux transports longue distance et augmentent la réactivité des acteurs en cas de perturbation.

Votre produit peut échapper à un cadre réglementaire … mais jamais longtemps

Une technologie innovante échappe souvent à un cadre juridique, cela a été longtemps le cas de l’impression 3D. Ce qui est une bonne chose, puisque l’objectif du droit est d’accompagner les changements de nos sociétés autant que de protéger les individus. 

Ma position de dinosaure de l’impression 3D en France m’a permis d’accumuler de nombreuses observations sur l’impact du droit national sur cette technologie (dans cette vidéo de 2015 vous pouvez me voir animer une discussion sur le sujet avec des juristes).

Donner mon opinion en détail mériterait de nombreuses lignes (peut-être un autre sujet d’article). Pour résumer, je n’ai jamais trouvé cela simple d’imprimer en 3D en respectant à la lettre la loi française.

On peut observer que les verrous juridiques ont explosé face à l’urgence de la pandémie. On dispose d’un cadre juridique pour le partage et la réadaptation permanente des fichiers 3D (la licence Creative Commons). Mais cette licence ne couvre pas l’utilisation des pièces imprimées.

L’acceptation d’une disparition temporaire du cadre juridique habituel est flagrante dans l’histoire des masques de plongée Decathlon. La première réaction de l’équipe juridique est de démentir l’usage du masque en milieu hospitalier, afin de limiter leur responsabilité de fabricant (si des gens s’étouffent suite une mauvaise utilisation du masque, nous ne pouvons être fautifs).

J’ai eu l’occasion d’écouter Quentin Alline, l’ingénieur produit du masque Easybreath expliquer le déroulement des événements dans cette conférence. Après la parution des articles sur les premiers utilisateurs dans les hôpitaux italiens, ils voient fleurir des plans complets du masque sur des plateformes 3D. Et ils sont contactés par plusieurs équipes scientifiques.

Ils acceptent alors de partager avec un nombre réduit d’acteurs leurs plans 3D et l’ensemble de leurs tests d’homologation après signature d’un accord de confidentialité. Et ils bloquent la vente des masques en magasin pour les conserver pour les hôpitaux. Ils font le choix de renoncer temporairement à leur propriété industrielle. 

Sans l’initiative de cet industriel, et notre amnésie collective sur les normes encadrant la fourniture des équipements de protection, les imprimantes 3D n’auraient pas tourné à plein régime. 

Pouvons-nous attendre de l’Etat une action rapide pour tirer les enseignements et faire évoluer enfin un cadre juridique strict ? Sincèrement, j’en doute. Comme le montre l’exemple de Décathlon, je crois que l’initiative doit venir des auteurs des produits. Nous devons garder à l’esprit que nos clients gagnent avec nos produits des nouveaux pouvoirs et des nouveaux devoirs.

Et des grands pouvoirs impliquent de grandes responsabilités, tout le monde sait cela.

Picture de Jonathan Kho
Photo by Jonathan Kho on Unsplash

La Tech à la recherche de la souveraineté

Après avoir posé ces élément, ces questions générales me sont parues légitimes. 

  • Avons-nous besoin d’investir des millions pour construire de nouvelles méga-usines afin de répondre à un objectif de souveraineté sanitaire, alimentaire, ou économique ?
  • Le rapport coût / bénéfice d’une production décentralisée n’a-t-il pas été suffisamment démontré ? 

A ce titre, l’impression 3D peut une solution rapide, efficace, versatile et résiliente pour par exemple :

  • produire des médicaments et distribuer rapidement sur tout le territoire des molécules en pénurie
  • produire des aliments au profil nutritionnel enrichi et distribuer localement à des personnes en situation de détresse

Ces deux exemples concernent mon secteur d’activité, je suis certaine d’en oublier encore beaucoup d’autres ! 

Ces deux exemples sont également pertinents pour la situation actuelle de tous les pays. Nous avons tous en tête l’augmentation des files d’attente pour l’aide alimentaire à côté de chez nous. Nous avons tous conscience que les mois prochains nous réservent une crise alimentaire et sociale.

A La Pâtisserie Numérique, nous avons décidé que notre premier objectif serait d’augmenter les capacités des imprimantes 3D existantes pour produire des aliments plutôt que de fabriquer une nouveau type d’imprimante 3D.

Les résistances et difficultés ne vont pas manquer car l’alimentation a une chaîne de valeur proche d’un marché capitaliste classique, et le mouvement de transformation numérique est encore en cours. La bonne nouvelle est que la crise a permis l’accélération de cette transformation.  

Schéma résilience alimentaire

(source resilience alimentaire)

Que reste-t-il à faire ? 

Le succès rencontré par l’impression 3D pendant la pénurie de matériels de protection s’explique assez bien. Plusieurs facteurs se sont conjugués : l’existence d’une demande ciblée, un réseau de producteurs disséminés sur tout le territoire et regroupé dans des communautés, des outils numériques simples, des obstacles réglementaires mis de côté.

La bonne nouvelle est que l’imprimante 3D est capable de faire bien plus que cela. Certains hâtifs pourraient penser que cette technologie est juste bonne à produire des serre-têtes pour visières. Je ne suis pas en train de prétendre que cela pourrait remplacer une usine automobile mais j’ai vu passer des millions de pièces imprimées chez Sculpteo et je peux vous affirmer que la variété des cas d’usage n’est pas loin de l’infini ! 

Nous avons besoin de ce réseau de production. Nous considérons que les 34 000 boulangeries-pâtisseries de France font partie de notre qualité de vie; tout comme le réseau de pharmacies. Quand allons-nous considérer les imprimeurs 3D comme une de nos forces ? 

Après la lecture du rapport de la FAO sur la sécurité alimentaire, je me suis notée une liste d’actions à réaliser pour rendre ce souhait possible. Elles viennent enrichir la stratégie de mon projet, La Pâtisserie Numérique.  Je vous la partage ci-dessous, en espérant qu’elle pourra vous inspirer. 

  1. Rendre tout le parc d’imprimantes 3D existant capable de fabriquer des pièces avec d’autres matériaux que le plastique. Dans un autre registre, plusieurs start-ups se sont lancés sur l’électrification de la flotte de vélos existante plutôt que de fabriquer des nouveaux vélos. Pouvons-nous facilement le transposer sur les imprimantes 3D personnelles ? La majorité des imprimantes personnelles fonctionnent sur la technologie FDM. Par exemple avec l’UTC, nous avons commencé à travailler sur un projet de filament comestible. Mais il y a bien d’autres solutions possibles.
  2. Donner un statut juridique clair au maker pour ces situations d’urgence. Établir les droits et les devoirs des “secouristes fabricants”. En France, on est les champions de cela : il y a des chartes pour le covoiturage, le civisme dans l’espace public… Reconnaissons l’impression 3D comme une avancée sociale au même titre que les mobilités douces, ou le recyclage. Si on touche de l’argent public pour l’acquisition d’un vélo électrique, pourquoi pas quand on achète une imprimante 3D ? 
  3. S’appuyer sur ces communautés pour transmettre les règles de base de la prévention des risques en matière de production alimentaire. Nous sommes tous devenus plus sensibles aux questions d’hygiène, à nous de trouver comment en faire une opportunité pour d’autres types d’impression 3D.
  4. Organiser les filières de matières premières pour que les propriétaires d’imprimantes 3D puissent facilement s’approvisionner en matériau adapté. 

Peu de makers se sont lancés à faire leur propre filament… Et nous achetons tous des aliments transformés dans divers réseaux de distribution. Pourtant la majorité des imprimeurs alimentaires fabriquent eux-même les composants. Et il n’existe qu’un seul producteur établi de cartouches de matériau pour l’impression 3D alimentaire. Quel industriel agro-alimentaire serait prêt à jouer le jeu ? Et quel laboratoire pharmaceutique serait prêt à fournir des cartouches de molécules à intégrer dans une imprimante 3D ? 

Je n’ai jamais autant cru au modèle économique que je défends depuis 3200 jours et des poussières… Ce travail m’a donné une idée claire des étapes à mettre en oeuvre pour accompagner une volonté de souveraineté alimentaire basée sur l’impression 3D. 

J’espère que la lecture de cet article vous a donné des idées pour votre propre activité et votre développement produit. Et vous, quelles solutions comptez-vous mettre en oeuvre pour rendre votre lieu de vie capable d’absorber le prochain choc ? 

Si vous souhaitez aller plus loin sur ce sujet, je vous recommande plusieurs articles de fond qui m’ont servi pour ce texte :

  1. https://resiliencealimentaire.org/covid-19-qui-veille-au-grain-pour-demain-les-propositions/
  2. https://www.forbes.com/sites/richarddaveni/2020/02/25/the-coronavirus-wont-boost-3d-printing/#5455b1e14c43
  3. https://www.telerama.fr/idees/daniel-cohen-lorsque-toute-notre-vie-aura-ete-numerisee,-nous-serons-geres-a-distance-par-des,n6646030.php
  4. Les journalistes du Monde recensait 250 000 visières à fin avril. (https://www.lemonde.fr/pixels/article/2020/04/23/les-visieres-imprimees-en-3d-une-reponse-des-makers-a-la-crise-sanitaire_6037538_4408996.html)
  5. France Tiers Lieux a recensé plus centaines de milliers début mai ( https://francetierslieux.fr/les-tiers-lieux-et-makers-de-france-mobilises-face-a-la-pandemie/ )

et je vous recommande également :

  • sur l’impression 3D de médicaments : 

https://theconversation.com/3d-printed-drugs-could-be-a-godsend-for-those-on-multiple-pills-a-day-and-potentially-life-saving-119764

  • une analyse des initiatives d’un point de vue mondial

https://www.forbes.com/sites/sarahgoehrke/2020/03/24/on-demand-manufacturing-meets-pandemic-manufacturing-demand/#20de9b3e403c

Enfin, si vous souhaitez être au courant de nos avancées, je vous invite à vous abonner à notre newsletter (ci-dessous).

4 réponses sur « Réflexions de CEO après le Covid19 – Episode 1 »

[…] En plus de toutes ces raisons, la pandémie m’a fait prendre conscience que notre rôle était d’offrir plus de pouvoirs à tous les propriétaires d’imprimante 3d. Les « secouristes fabricants » ont montré les capacités extraordinaires de l’impression 3d et cela est venu modifier la mission de cette entreprise, comme je le raconte dans cet article. […]

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.